Dans le miroir des guerres d’Israël

Peter Harling

À Gaza et au Liban, Israël s’est engagé dans des guerres ouvertes, qui vont au-delà d’objectifs conventionnels. Le Hamas et le Hezbollah ont été décapités, leurs capacités militaires réduites à peu de choses. La question des otages a fait l’objet de longues négociations, mais ce n’est pas le seul problème en question : Tel-Aviv poursuit de son côté sa politique de représailles collectives et d’expansion territoriale. Pour autant, ces conflits complexes sont simplifiés à outrance dans le discours journalistique et politique, en France comme dans bien d’autres pays occidentaux. Nombre des aspects les plus distinctifs de ces guerres sont passés sous silence, dès lors qu’ils mettent en cause Israël : les innombrables déclarations officielles à caractère génocidaire, la famine comme tactique, la destruction obsessionnelle des cimetières, la profusion inédite de vidéos où des soldats documentent fièrement leurs propres crimes, une offensive en règle contre toutes les instances des Nations unies… Autant de singularités qui restent presque inaudibles dans l’espace public occidental.

Pour qu’une guerre soit intelligible, il lui faut un cadre d’interprétation nécessairement réducteur. L’invasion américaine de l’Irak faisait, par exemple, sens en France dans une vision de conquête impériale, attisant un antiaméricanisme de bon aloi. De même, l’offensive russe en Ukraine a fait resurgir une lecture réflexe, héritée de la guerre froide : une Europe vulnérable à l’opposition des grands axes. Certains conflits mobilisent quant à eux le récit d’une lutte pour la liberté face à une répression féroce, comme dans le cas du tragique feuilleton syrien. La « guerre contre le terrorisme » s’est graduellement enracinée comme l’un de ces schémas narratifs, qui se construisent en faisant ressortir un thème évocateur, une émotion qui se partage.

La grille d’analyse qui domine dans le contexte des guerres israéliennes combine deux thématiques : la « guerre contre le terrorisme », leitmotiv qui structure désormais les interactions occidentales avec le monde arabo-musulman, sur le mode de la lutte contre l’obscurantisme et la barbarie, et contre l’antisémitisme, dans une redéfinition très large. Toute attaque d’Israël, voire toute critique, s’expliquerait principalement par une haine des Juifs et reviendrait à dénoncer l’existence même de l’État qui en symbolise la survie. Cette logique, plus ou moins explicite, sous-tend la notion d’une guerre d’autodéfense : face à des menaces existentielles, tous les moyens sont par définition légitimes.

 

« Terres de sang »

Cet essentialisme conduit à ignorer d’autres clés de lecture pourtant évidentes, comme le droit des Palestiniens et des Libanais à se défendre, quand Israël est l’agresseur plutôt que la victime. De telles nuances n’ont pas voix au chapitre : elles s’estompent face à un barrage d’affirmations dont la formulation pousse l’hyperbole jusqu’à l’absurde. Israël serait « la seule démocratie de la région », ce qui est à la fois inexact et hors sujet : la violente colonisation française de l’Algérie était tout aussi « démocratique » vue de métro- pole. L’armée israélienne enquêterait sur ses propres crimes, voire serait « la plus morale du monde », comme si les institutions militaires savaient être transparentes. La société israélienne ressemblerait trop à ses homologues occidentales pour commettre des horreurs, étant donné le socle commun de « valeurs judéo-chrétiennes », qui n’ont pourtant pas plus de réalité définissable dans l’histoire que dans la pratique.

Le déploiement de ce récit fantasmatique a des effets concrets tout aussi aberrants. L’Allemagne a formellement déclaré que les infrastructures civiles sont des cibles acceptables, alors même que le pays accueille plus d’un million de réfugiés ukrainiens fuyant ce même argument brandi par M. Vladimir Poutine. Les Pays-Bas ont officiellement pris position contre la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye – pourtant une fierté nationale. La Suisse, en menant une lutte contre l’Unrwa, l’agence onusienne qui fournit assistance et protection aux réfugiés palestiniens, contribue à démanteler un système international qui fait la réputation et la prospérité de Genève. La France, qui se targuait de son indépendance haute en couleur, s’est alignée sur les États-Unis à la manière du Royaume-Uni. Ce bric-à-brac de positions improvisées et de contradictions funestes reflète un conflit qui mobilise moins la réflexion que des impensés.

L’historien Henry Laurens utilise une expression très parlante, les « terres de sang », pour comprendre cette indifférence à des violences impensables, qui se jouent pourtant dans le voisinage de l’Europe et sont parfaitement documentées. À l’origine, il s’agit d’une formule employée par Timothy Snyder dans son livre Bloodlands1 : une terrifiante recension des horreurs perpétrées en Europe de l’Est, pendant douze ans, par l’Union soviétique stalinienne et l’Allemagne nazie. C’est un volet de l’histoire du XXe siècle qui reste extraordinairement mal connu en Europe de l’Ouest, qui n’en a retenu que l’épisode des camps d’extermination. D’autres chapitres, qui ont fait des millions de victimes civiles, notamment polonaises et ukrainiennes, n’ont pas suscité d’intérêt notable.

Les terres de sang signifient donc des espaces où d’autres règles s’appliquent, où la vie humaine n’a pas le même prix qu’ailleurs. Les forces nazies, pendant la seconde guerre mondiale, ont d’ailleurs soigneusement mis en œuvre cette distinction sordide : dans l’ensemble, et à quelques exceptions près comme ce fut le cas lors du massacre d’Oradour-sur-Glane (10 juin 1944), elles se sont abstenues, à l’Ouest, des crimes les plus atroces auxquels elles s’adonnaient à l’Est, comme l’exécution à froid de villages entiers, au bord de charniers creusés par ceux qui allaient y être ensevelis. Ce clivage entre les deux Europe a été progressivement dépassé, à la faveur de la chute du rideau de fer, des guerres yougoslaves et, plus récemment, de l’invasion russe de l’Ukraine. Les souffrances des civils ukrainiens parlent désormais aux « opinions publiques » de l’Ouest.

Car les terres de sang se sont tout simplement déplacées vers le sud. Gaza est le théâtre d’atrocités, mais seules celles commises par le Hamas reçoivent l’attention qu’elles méritent. Par contraste, d’autres horreurs parfaitement documentées sont presque invisibles : le nombre phénoménal d’enfants palestiniens amputés, les nourrissons prématurés condamnés à mourir par l’armée israélienne, les corps déblayés au bulldozer, la pratique banalisée de torture par le viol en prison, les assassinats à répétition de journalistes, les interdictions cruelles concernant l’importation de toutes sortes d’équipements médicaux de première nécessité, et ainsi de suite. Les vies palestiniennes n’ont à l’évidence pas la même valeur que les vies occidentales, une logique macabre qui s’étend au Liban, à la Syrie, à l’Irak, au Yémen ou encore à la Libye.

Ces terres de sang ont un équivalent : la mer de sanglots que la Méditerranée est en train de devenir, à mesure que s’y engouffrent des dizaines de milliers de migrants livrés à la noyade. Le parallèle est important, parce que l’obligation de sauvetage en mer a les mêmes origines que le droit d’asile et celui de la guerre : ces principes présumés universels sont nés en Europe de l’Ouest, avant tout pour alléger les souffrances des Européens. Ces derniers aimeraient aujourd’hui en faire leur privilège, en priver une partie de l’humanité au nom d’une vision hiérarchique du monde qui emprunte à une tradition coloniale et raciste.

La notion d’une supériorité civilisationnelle est au fondement de tous les raisonnements de ce type. Elle trouve sa confirmation dans une surpuissance technologique qui, dans tous les discours teintés de suprématie, sert de validation tautologique : les Occidentaux sont les meilleurs parce qu’ils sont les plus forts. Les techno-guerres d’Israël à Gaza et au Liban ne sont pas une exception en la matière. Elles ont donné lieu à une fascination morbide pour leurs aspects les plus avant-gardistes : il s’agirait de guerres de haute précision, presque scientifiques, faites de missiles guidés, d’assassinats ciblés, de renseignement en temps réel boosté par des drones et l’intelligence artificielle. Le Hezbollah libanais a vu ses bipeurs, des instruments de communication délibérément archaïques, transformés en bombes télécommandées, explosant dans les mains de ses troupes. Se dégage ainsi l’image d’une force israélienne certes destructrice, mais évoluée, subtile, savante, et célébrée en tant que telle dans le discours dominant.

Mais la techno-guerre sert principalement à cacher des réalités plus banales. D’un côté, il y a l’usage disproportionné de la force. Si Gaza est devenue le paysage lunaire que l’on connaît, c’est parce qu’Israël avait les moyens technologiques non pas de frapper avec discernement un réseau de tunnels ennemis, mais plus simplement de tout ravager, y compris les infrastructures civiles et les bâtiments résidentiels ordinaires. Au Liban, pour tuer le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, Israël a employé quatre-vingts bombes massives de type anti-bunker ; à titre de comparaison, les États-Unis en avaient utilisé vingt-quatre pour mettre à bas tout le régime de Saddam Hussein. La techno-guerre, en pratique, n’introduit pas davantage de retenue : elle permet plutôt de repousser toutes les limites. D’un autre côté, elle voile les aspects les plus obscènes de ces conflits. Si les armes d’Israël sont sophistiquées, ses soldats et leurs responsables ne le sont pas. Les unités au sol se sont comportées, à Gaza comme au Liban, très exactement comme des troupes coloniales, commettant d’innombrables actes d’indiscipline, pillages et destructions gratuites, profanations de sites religieux, humiliations et tortures, le tout filmé et diffusé par des soudards hilares. Les officiers et politiciens israéliens ont à leur tour multiplié les appels au crime, démentant l’existence de civils palestiniens, qualifiant leurs enfants de terroristes en devenir, défendant le recours aux représailles collectives, déployant sans remords ni prudence le répertoire linguistique propre à la colonisation, au nettoyage ethnique, au génocide. Cette « porno-guerre », avalanche d’images, a beau être effacée dans l’espace public, elle est le pendant et le contrepoint de l’autre.

Ceux qui, en Occident, apportent leur soutien à Israël n’ignorent pas ces propos et ces pratiques. Nombre d’entre eux les justifient, voire s’en félicitent. En Europe comme en Amérique du Nord, les médias et gouvernements ont eux-mêmes accès à une documentation foisonnante en la matière. Celle-ci a permis à Amnesty International et à Human Rights Watch de caractériser, juridiquement et formellement, les conditions infligées à la population de Gaza comme un génocide en cours2. La Cour internationale de justice (CIJ) évoque, elle, un risque de génocide. Cette accusation grave a à peine entamé le soutien matériel, moral, militaire, politique, diplomatique et journalistique dont bénéficie Israël malgré tout. Pourquoi une telle obstination à se rendre sciemment complice de guerres dont il y a toutes les raisons de se dissocier ?

 

Retour du refoulé colonial

Pour le comprendre, il faut d’abord constater que cette nonchalance est de facture récente. Le massacre de huit mille Musulmans bosniaques à Srebrenica, en 1995, a rapidement été qualifié de génocide. En 2003, des images de tortures à la prison irakienne d’Abou Ghraib ont déclenché un vaste scandale, forçant l’armée américaine à sévir. Les conditions de vie effarantes au camp de Guantánamo ont d’emblée été perçues comme une exception honteuse, plutôt qu’une nouvelle norme de détention. Mais le contexte actuel n’est plus celui d’un Occident confiant dans ses valeurs humanistes, ses principes démocratiques, son État de droit, son économie du libre-échange et sa lucidité scientifique, qui à eux tous illumineraient le monde. L’espace occidental est aujourd’hui sous l’emprise d’un repli paranoïaque. Il abandonne tout universalisme au profit d’un provincialisme mesquin. Une partie importante de ses sociétés rêve de police, de sécurité et de virilité, cherche l’étranger à blâmer et se méfie des traîtres en son sein.

Les guerres d’Israël sont venues capter et stimuler cet imaginaire régressif. Israël n’aurait-il pas, au fond, la bonne manière ? Ne détiendrait-il pas la seule vraie solution, face à ces barbares et ces sauvages qui ne comprennent que le langage de la force ? Au lieu de minauder sur les détails, les Occidentaux ne devraient-ils pas rechercher dans ces méthodes musclées des leçons à tirer, des inspirations possibles ? On reconnaît là un retour assumé du refoulé colonial, qui coïncide avec une expression de plus en plus décomplexée d’une nouvelle vague de xénophobie à l’échelle du continent européen : cette fois, ceux que l’on identifie comme inassimilables et insidieusement menaçants ne sont pas juifs, mais arabes et musulmans. De là, il n’y a qu’un pas pour voir dans les guerres d’Israël un front commun.

Cette xénophobie dernière tendance ne remplace pas l’antisémitisme d’antan : elle l’imite et s’y ajoute. Il est d’ailleurs frappant de constater à quel point les soutiens d’Israël font eux-mêmes le jeu d’un antisémitisme toujours vivace. En décriant toute critique d’Israël au nom de la défense des Juifs, ils associent ces derniers à des crimes dont la plupart sont bien évidemment innocents. L’accusation d’antisémitisme brandie comme une insulte jetée à tort et à travers dévalue dangereusement le sens d’un mot ô combien important. De même, parler de pogrom à l’occasion d’une rixe entre hooligans, les 7 et 8 novembre 2024 à Amsterdam, est un acte révisionniste : il revient à banaliser une longue et grave histoire de persécutions tragiques dont l’Europe se refuse encore à faire sincèrement le bilan. Asséner que toute promotion de la cause palestinienne est antisémite n’est qu’un autre aspect de cette esquive.


Peter Harling est directeur du centre de recherche Synaps à Beyrouth.

Publié pour la première fois dans le Monde diplomatique de février 2025, https://www.monde-diplomatique.fr/2025/02/HARLING/68040.

Reproduction avec l’aimable autorisation de la rédaction du Monde diplomatique et de l’auteur.


¹ Timothy Snyder, „Bloodlands. Europa zwischen Hitler und Stalin“, München (C. H. Beck) 2022.
² Siehe Akram Belkaïd, „Genozid-Vorwürfe mehren sich“, LMd, Januar 2025.